En 1480, le premier tribunal de l'Inquisition, appelé aussi Saint-Office, s'installe à Séville. Languissante durant tout le Moyen Âge en Espagne, cette institution ecclésiastique chargée d'extirper les déviations religieuses par la prison et pas le feu connait un spectaculaire renouveau à l'initiative des Rois Catholiques.
Le faste des supplices

L'inquisition espagnole dépend d'un inquisiteur général, nommé par le pape sur proposition du roi. Le premier et le plus célèbre pour son extrême rigueur est
Tomas de Torquemada ( 1420-1498 ). Assisté d'un conseil, il encadre des juges de districts qui quadrillent tout le pays, faisant appel à un corps de commissaires bénévoles recrutés localement. Rome n'a aucun droit de regard sur les activités des tribunaux que la monarchie utilise d'abord comme police politique. Ainsi lorsque Philippe II veut faire emprisonner son trésorier Antonio Perez, qui se croit à l'abri dans le royaume d'Aragon, il l'accuse de blasphème et lance à ses trousses l'Inquisition, laquelle ignore les privilèges provinciaux.
Lorsque l'Office découvre un "nid d'hérétiques", il réussit à les faire se dénoncer les uns les autres grâce à la torture, mais aussi à des techniques de destruction psychologique plus subtiles, comme l'isolement absolu dans des cachots appelés cyniquement
In peace ( en paix ) ou l'alternance calculée de douceur et de menace. Le plus souvent, la peine est la confiscation des biens assortie d'une véritable mort sociale. Mais l'Inquisition développe aussi la prison ( souvent à vie ), peine peu appliquée en tant que telle avant ce temps en Occident, où la prison n'est que l'antichambre du supplice. Mais elle aime aussi le retentissement d'exécutions publiques en grandes pompes, nommées autodafés, ou, en espagnol, auto da fe ( acte de foi ). Les condamnés, coiffés d'une mitre et revêtus d'une tunique jaune ( le san-benito, parce qu'il ressemble a un vêtement de bénédictin ), s'avancent en procession et sont longuement exhortés à renier leurs erreurs. S'ils y consentent, ils obtiennent de mourir étranglés. S'ils s'obstinent, ils sont livrés au feu rédempteur du bucher. Attachés très haut sur une sorte de mât, les malheureux peuvent mettre plusieurs heures à mourir, car les flammes ne dépassent guère leurs genoux.
Une surprenante modernité

Ces scènes atroces sont tout de même infiniment plus rares qu'un XIXème siècle volontiers anticlérical n'a voulu le faire croire. Les juges ne sont pas des fanatiques. Ce sont des techniciens du droit très compétents qui, par exemple, à Tolède, acquittent 15% des accusés. Ils refusent aussi de bruler des sorcières prétendument adoratrices du démon même lorsque la populace leur en livre. L'Office préfère de loin taxer quelques riches familles d'une forte amende, sur laquelle l'État prélève sa part.
C'est une institution unique en son genre, car à l'instar de ce qui ne deviendra la règle commune qu'après la Révolution française, elle refuse de considérer les privilèges personnels et locaux : nobles et roturiers, prêtres et laïcs, bourgeois et manants, tous sont égaux devant elle. Au nom de la responsabilité directe du fidèle comptable de sa foi devant Dieu, elle invente une sorte d'égalité devant la loi. Mais une loi totalitaire qui impose l'orthodoxie religieuse à tout un peuple.
Sources :
Les grandes tragédies ( Nadeije Laneyrie-Dagen )